Rencontre du troisième archétype

Je suis parti un jour vivre un rêve d’enfant. Ce rêve était un espoir, celui de rencontrer une culture qui puisse m’apprendre à communiquer avec la nature. Et ce qui devait être un simple voyage s’avéra être une quête bien plus importante que prévue puisque aujourd’hui il ne s’agit ni plus ni moins que de sauver la peau des hommes ! Bien sûr, énoncé de cette façon, l’idée peut paraître excessive -elle est volontairement offensive- mais c’est pourtant la vérité, et en douter serait, aujourd’hui, inepte.

Une quête donc, pour sourire à un enfant qui n’a jamais quitté ma psyché. C’est que depuis tout jeune j’essaye de me rapprocher de ce que le mot « nature » n’arrive même pas à décrire tant cette entité me semble omniprésente et forte. Et à mon plus grand désarroi, personne de ma culture n’a jamais été capable de m’expliquer comment y parvenir. Bien pire encore : cela ne semble préoccuper personne de notre monde moderne que nous n’ayons aucun contact réel avec le vivant qui nous entoure. En général on ignore tout simplement qu’un tel contact est possible, comme si, quelque part sur le chemin de notre civilisation, nous avions tout simplement oublié un savoir intrinsèquement lié à nos origines.

Cela ne semble préoccuper personne

de notre monde moderne que nous

n’ayons aucun contact réel avec

le vivant qui nous entoure.

 Lorsque je parle de contact, je parle en fait de dialogue. Mais si je vous parlais de dialogue avec la forêt vous me regarderiez sûrement de travers en vous demandant de quelle secte je suis l’adepte. Cette idée qui semble farfelue pour notre culture ne l’est pas le moindre du monde pour un amérindien, un papou ou un pygmée. En fait, c’est même tellement naturel pour eux, que de devoir expliquer une chose si évidente leur semblerait à peu près aussi aberrant que si nous devions expliquer comment utiliser nos toilettes à un étranger !

A 18 ans je suis donc parti et ne suis jamais vraiment revenu ! Le voyage, l’archéologie, l’artisanat…, beaucoup de chemins parcourus et bien des voies empruntées sans que j’en comprenne toujours le sens. Ce chemin, je le regarde aujourd’hui avec beaucoup d’émotion, je me revois en train de vouloir acquérir les bases des techniques dites “primitives” que les archéologues et artisans de la préhistoire m’ont finalement transmises. Je me revois partir pour le Canada, à la recherche d’autochtones vivant encore de chasse et de cueillette. Toutes ces années, je les ai dévouées à la dé-couverte. Enlever des couches, pour être plus souple et moins lourd; pour affiner mon regard sur mes origines, sur notre destinée si tant est qu’elle existe; sur nos choix en tant que membre de la grande communauté humaine. Je constate aujourd’hui qu’il n’y a pas une humanité, mais bien des humanités, des cultures, et ce qui fait loi et vérité pour nous n’est pas forcément réalité pour les autres.

Nous voyons le temps, la vie et l’évolution de façon linéaire, ce qui nous pousse toujours de l’avant, vers plus, mieux, toujours. Je crois aujourd’hui que cette vision a une origine et qu’elle n’est qu’une vision parmi d’autres. Je pense aussi que ce culte voué au progrès doit avoir une fin si notre culture veut perdurer sur cette terre.

En prenant du recul, on s’aperçoit que notre course à la technologie et à la croissance n’est pas une condition nécessaire ni à la survie de l’espèce humaine, ni à notre bonheur. Pas nécessaire, et peut-être même mortelle. Les humains ont connu -et connaissent encore dans le cas des peuples racines- d’autres façons d’appréhender la vie afin de non seulement survivre, mais de vivre et d’être heureux. Ce que m’ont appris mes études en préhistoire, c’est que les humains ont su s’épanouir durant des milliers -voir des millions d’années- grâce à des systèmes qui valorisent l’équilibre avant le progrès. Notre culture ne peut prétendre à un tel exploit puisqu’en 10’000 ans elle n’a fait que croître et bouleverser les équilibres écologiques partout où elle s’est propagée. En vue de la vitesse d’expansion que nous avons connu ces derniers siècles, il est certain que les humains ne pourront vivre comme nous bien longtemps. En revanche, ils auraient pu vivre comme au temps du paléolithique une éternité.

Il est certains que les humains ne pourrons vivre

 comme nous bien longtemps. En revanche,

ils auraient pu vivre comme au temps

du paléolithique une éternité.

Les peuples racines, eux, sont encore les gardiens de ces modes de vie. Leurs cultures sont l’héritage de systèmes pérennes. Il me semble donc essentiel aujourd’hui de s’en inspirer, de s’en imprégner afin de peut-être mieux comprendre et déceler ce qui dans notre culture constitue un danger pour nous et pour la communauté du vivant en général. Cette vision,  je suis parti la chercher dans les bois à l’époque. J’ai cherché à me défaire des habitudes et objets modernes. “Le plus dur c’est de désapprendre” disait Picasso, et il n’avait pas tort! Petit à petit, je me suis enfoncé dans les immensités du nord-ouest canadien. J’y ai appris la vie des bois : celle de la chasse, de la pêche et de la cueillette. Du soleil de minuit qui nous fait oublier l’existence des étoiles. Celle de l’été et de son abondance, de l’hiver et de sa rudesse. Des animaux, sauvages au point de ne jamais avoir vu d’humain.

Il y eut la peur de se perdre dans l’immensité vierge mais aussi de se perdre en soi tant la solitude peut parfois être pesante et les références humaines autours de soi inexistantes. Progressivement, le peu d’objets modernes qui accompagnaient mes premières immersions, se sont vus remplacés par d’autres objets de l’âge de la pierre. Des peaux ont remplacé mes vêtements modernes. Ma hache c’est vue remplacée par une herminette en pierre verte, mon couteau par des éclats de silex… l’arc, mon compagnon le plus précieux m’a nourrit de gibier et petit à petit c’est un autre univers, insoupçonné, qui s’est offert à moi.

Les peuples racines, gardiens des équilibres, ont

 la conviction profonde qu’il faut savoir être

  en adéquation avec l’instant présent.

Ce quotidien sauvage m’a changé. Mais si dorénavant j’évolue dans la forêt de peau vêtu, ce n’est pas dans le matériel qu’il faut voir le changement. C’est plutôt un changement profond de ma vision du monde ; et même de ma façon d’être au monde. La nature m’a peu à peu révélé les principes du grand jeu de la vie. L’homme doit être souple afin de faire sa place parmi les autres êtres vivants. La nature dicte ses lois sans merci et les saisons donnent le battement de ce grand cycle terrestre.

Seul, l’apprentissage a été difficile et ce n’est que beaucoup d’années plus tard que je me suis retrouvé à partager mes expériences avec les autochtones du Canada. A leur contact, j’ai compris la richesse d’une culture entièrement basée sur la compréhension profonde de ces principes du vivant et du dialogue avec la nature. Leur vision cyclique de la vie est la première chose qui m’a frappé. Parce que tout est cycle, on revient tôt ou tard de là où on est parti. Il n’y a donc pas de course en avant mais juste la conviction profonde qu’il faut savoir être en adéquation avec l’instant présent. Et parce que l’équilibre est essentiel à chaque instant, alors la félicité n’est pas un point à l’horizon, mais le fruit du quotidien.

Le chasseur-collecteur est tributaire des interactions qu’il créer avec son environnement. Il sait que tout n’est qu’échange, sans quoi la dégradation de son environnement fini par lui porter préjudice. Dans cet ordre de pensée, on ne peut pas s’arroger maître du monde et il va de soi que l’Homme n’est qu’une part, parmi d’autres, d’un Grand Tout. Penser le monde en spirale semble avoir à voir avec le fait d’être nomade. Le nomade circonvolue son territoire et donc sa pensée. Le nomadisme pousse ainsi à l’adaptation et au non-cumule de la matière mais aussi du savoir, qui reste oral.

Le chasseur-collecteur est tributaire des interactions

qu’il crée avec son environnement.

 Par opposition, la civilisation est définie par la sédentarité. Et cette dernière pousse inéluctablement le civilisé vers une idée terriblement inappropriée: celle de vouloir contrôler son environnement, puis le monde afin d’en tirer profit. Un profit qui, comme notre population, ne fait que grandir. Le collecteur est mobile. Et parce qu’il est nomade, il se fait léger : il ne transporte que ce dont il a besoin. La vie est cycle, et le nomade sait de façon certaine que ce qui l’a nourrit aujourd’hui le nourrira demain. Ce qu’il a su trouver un jour sur son chemin, il saura le retrouver en temps voulu. Par conséquent, il ne s’embarrasse pas de choses inutiles. A l’opposé, le civilisé a appris à gérer son environnement. Il plie le monde qui l’entoure selon ses besoins au lieu de se plier, et parce que le civilisé ne bouge plus, il cumule. Cumule de matériel, des technologies et du savoir. Par peur de manquer, parce que dans le monde qu’il a créé, le sauvage est un ennemi encore hors de son contrôle, il s’est maintenant auto-proclamé Sauveur ! Plutôt que d’être confiant, le civilisé veut être prévoyant, et il stocke, il cumule. Il en est de même de ses connaissances. Ce monde matériel est devenu son référent et seule la forme des choses semble compter. Mais qu’est-il advenu de l’Intension derrière chaque expression ?

Il est pourtant si bon de se savoir part d’un tout sans vouloir le contrôler ! Ressentir la beauté de l’instant sans connaître le lendemain. Vivre le risque comme un défi c’est toucher du doigt l’authentique plaisir d’être en vie et de n’avoir rien à perdre ; c’est accepter l’incertain et refuser la médiocrité. Tout n’est pas perdu pour les orphelins du Sauvage que nous sommes. Mais comment retrouver cet état d’être alors même que notre culture nous pousse vers des principes opposé ? Il nous faut maintenant porter un regard différent sur nos ancêtres et les peuples racines car leur mémoire est peut-être notre avenir.

Je partage l’idée que c’est en renouant le dialogue avec nos frères sauvages que nous pourrons, ensemble, créer un nouveau mythe, fils des deux visions, sauvage et civilisée.

Ensemble, nous irons à la rencontre du troisième archétype !

 

Kim Pasche

Salobreña, Andalucía, le 18 février 2016

 

 

 

 

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